Cinéma

« Bande de filles », un film de Céline Sciamma

Film d’ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs lors du 64ème Festival de Cannes au mois de mai dernier, le nouveau long-métrage de Céline Sciamma nous plonge au coeur d’une banlieue française pour y suivre le parcours non pas d’une bande de filles, comme pourrait laisser croire le titre,  mais celui d’une adolescente prénommée Marieme alias Vic, et interprété par la jeune Karidja Touré.

Pour réaliser ce film et trouver cette bande de filles, Céline Sciamma a arpenté les rues de la capitale et de sa proche banlieue avec sa directrice de casting Christel Baras pendant près de quatre mois. Des personnages à forte personnalité c’était le désir premier de son film: « Ces filles que je croisais dans le quartier des Halles, dans le métro, à la Gare du Nord. En bande, bruyantes, vivantes, dansantes. En allant chercher plus loin, sur leurs Skyblogs, j’ai été fascinée par leur esthétique, leurs styles, leurs poses » raconte la réalisatrice française.

A 16 ans, Marieme se trouve comme beaucoup de jeunes filles de son âge à la lisière du monde de l’enfance qu’elle doit quitter pour rejoindre celui des adultes et de ses (nombreux) défis qui l’attendent : du choix de son orientation scolaire puis professionnelle à la construction de sa personnalité et de sa propre identité en passant par les premiers émois amoureux et les affres de cette période charnière si conflictuelle. Comme beaucoup d’autres jeunes filles de son âge, Marieme vit en banlieue et doit affronter, en plus de ses questionnements personnels, la loi des cités, celle où règne une autorité masculine et paternaliste avec laquelle ces jeunes filles doivent apprendre à composer pour exister et ne pas être réduites à un rôle traditionnel de femme au foyer. Sa rencontre avec trois autres filles de sa banlieue et la formation de leur propre bande devient dès lors un moyen de s’affranchir de ces normes et de ces codes archaïques que tentent de leur imposer ces garçons. Ensemble, elles vivent, dansent, se battent et apprennent progressivement à se forger une personnalité.

Bande de filles prend alors une autre perspective à dimension humaine où il ne s’agit pas de vouloir faire de ce film une sorte de documentaire sur l’état des banlieues françaises (un sujet sensible et explosif) à l’instar du film coup de poing La Haine de Mathieu Kassovitz (1995) ou L’Esquive d’Abdellatif Kechiche (2003) sur les rites de quartiers mais d’une fiction sur les différentes étapes de la construction de sa propre identité (un thème cher à Céline Sciamma que l’on retrouve dans Naissance des pieuvres ou Tomboy) sans en retirer son caractère romanesque et cinématographique. « Bande de Filles est une fresque intime, une éducation sentimentale classique. Ce n’est pas un film de banlieue. Il (le film) compose avec ces personnages contemporains, ces nouveaux visages et attitudes, les accompagne dans ce qu’ils sont comme promesse de fiction » précise la réalisatrice.

Car Bande de filles est aussi et peut-être avant tout cela, un exercice de cinéma particulièrement réussi où la mise en scène a été travaillée et étudiée dans les moindres détails : de la musique originale composée par Para One comme dans ces deux précédents films aux plans larges et lumineux tournés en Scope qui rendent à merveille les grands ensembles que représentent les paysages de banlieues en passant par des séquences hors-du-temps comme celle où ces quatre jeunes filles dansent sur Diamonds, le célèbre titre de la chanteuse Rihanna, dans une chambre d’hôtel bleutée à souhait ou celle, juste après la scène d’ouverture, où un brouhaha inaudible devient rapidement un silence hostile et assourdissant au fur et à mesure que les filles rentrent chez elles, l’une après l’autre, dans une désintégration de groupe orchestrée avec brio.

Une mise en scène remarquable au point que Céline Sciamma semble avoir été prise à son propre jeu : son talent indéniable d’artiste en tant que réalisatrice a tendance à éclipser le propos même du film et à le rendre finalement presque anecdotique.

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