Cinéma

« Deux jours, une nuit », un film des frères Dardenne

Deux jours, une nuit, c’est le temps qu’il reste à Sandra (Marion Cotillard) pour garder son emploi depuis que son supérieur hiérarchique l’a mise en balance avec la promesse d’une prime de 1000 euros octroyée aux autres salariés. Décidée à sauver sa peau pour panser les maux de sa dépression, Sandra décide avec l’aide de son mari et le soutien d’une collègue qui parvient à lui obtenir un nouveau vote des employés le lundi suivant d’aller voir ses collègues un à un, le temps du week-end, pour les convaincre de renoncer à leur prime afin qu’elle puisse conserver son travail.

Habitués aux récompenses du Festival de Cannes, on ne voit pas comment les frères Dardenne pourraient échapper à un nouveau prix lors de cette 67ème édition tant le film présenté atteint une justesse de ton, de force et d’acuité qui caractérisent chacun des films du couple fraternel. La liste est impressionnante ; elle est à la hauteur du talent des deux frères : double Palme d’Or avec les films Rosetta (1999) et L’Enfant (2005), Prix du Scénario en 2008 pour Le silence de Lorna et Grand Prix du jury en 2011 avec Le gamin au vélo.

Les frères Dardenne sont des magiciens. Ils ont l’art de parvenir à transformer, sublimer et magnifier à chaque fois les actrices qui passent entre leurs mains. On se souvient de la révélation Emilie Dequenne dans Rosetta, de Déborah François dans L’Enfant ou encore de Cécile de France dans Le gamin au vélo. Ici, c’est Marion Cotillard, sans fard, tristement sublime, qui interprète avec brio une Sandra en lutte et au bord du gouffre.

La force de frappe et de sagacité de Jean-Pierre et Luc Dardenne n’a pas changé. Elle est toujours aussi intacte et pertinente à l’instar de cette femme prise dans l’engrenage d’un système et d’un modèle de société de plus en plus individualistes à la limite du darwinisme social. L’élan de solidarité et d’humanité qui surgit alors de ces individus est une véritable bouffée d’air frais ; une échappatoire à un système devenu inhumain qui semble inéluctable, qui avale, broie et rejette de façon pernicieuse les personnes les moins résistantes.

Deux jours, une nuit est à l’image des précédents films des frères Dardenne mais la temporalité dans laquelle il s’inscrit, celle d’une société durement touchée par la crise systémique d’un modèle néo-libéral à bout de souffle, rend le film encore plus juste et à propos. « Aujourd’hui, la peur a grandi. Beaucoup de gens sont dos au mur, des digues ont sauté. L’histoire de Sandra, notre héroïne, est vraisemblable aujourd’hui : il y a quarante ans, elle aurait été inimaginable » précise Jean-Luc Dardenne et son frère d’ajouter dans un entretien accordé au Monde : « Le cynisme a énormément progressé. Le patron du film joue sur la peur et l’insécurité de ses ouvriers pour leur imposer un marché moralement abject. Les nouvelles méthodes d’évaluation constante des employés ont contribué à casser la solidarité des salariés, qui deviennent des individus atomisés, sans pouvoir de résistance face à la logique patronale. »

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