Cinéma

« Inside Llewyn Davis », un film de Joel et Ethan Coen

C’est peut-être à ça que l’on reconnait un réalisateur qui a du talent : à sa capacité de savoir nous captiver en seulement quelques secondes et nous hypnotiser pendant plusieurs minutes. En la matière, la scène d’ouverture de Inside Llewyn Davis est un exemple remarquable. Pendant près de trois minutes, le temps d’une chanson, la caméra des frères Coen scrute avec attention le visage de Llewyn Davis (Oscar Isaac), ses volutes de fumée de cigarette et sa guitare sèche avec laquelle il est en train d’interpréter le sublime et mélancolique Hang Me, Hang Me de Dane Van Ronk (les deux réalisateurs américains se sont inspirés d’ailleurs de sa vie pour réaliser ce film) dans un clair-obscur soigneusement étudié.

La scène se déroule dans un bar de Greenwich Village pendant les années noires de la folk, bien avant l’essor même de cette musique où un certain Bob Dylan y commença sa carrière il y a un peu plus de cinquante ans, et qui réunissait dans des endroits comme celui-ci des hommes et des femmes souvent issus des classes populaires et de familles d’immigrés. Chacun souhaitait ainsi échapper à un mode de vie traditionnel, conservateur et pantouflard typique des années 50 pendant la présidence de Einsenhower.

S’en suit Five Hundred Miles, une autre musique interprétée cette fois-ci par Jim Berkey (Justin Timberlake), sa compagne Jean (Carey Mulligan) et Troy Nelson (Stark Sands) qui eux connaissent déjà plus de succès auprès du public que Llewyn Davis. En l’espace de quelques minutes, Joel et Ethan Coen viennent d’installer subtilement l’atmosphère qui habitera leur long-métrage pendant presque deux heures et de présenter l’essentiel des protagonistes qui joueront dans le film. Voilà comment en deux, trois mouvements, l’air de rien et sans aucun artifice (si ce n’est de la musique folk), les frères Coen savent nous montrer toute l’étendue de leurs talents en nous livrant cette jolie petite leçon de cinéma.

C’est dans cette ambiance hivernale particulièrement glaciale et propice à la mélancolie que le spectateur de Inside Llewyn Davis va suivre au quotidien les péripéties, voire l’Odyssée de cet homme accompagné d’un chat prénommé Ulysse (ça ne s’invente pas !) véritable anti-héros qui accumule obstacles et complications et auquel les frères Coen nous ont habitué au fil de leur filmographie. Llewyn Davis est en effet le symbole parfait de la loose et de celui qui échoue en permanence, faisant presque systématiquement les mauvais choix (on retrouve ici l’humour cynique et grinçant des deux réalisateurs) et suscitant l’ire de son entourage. Paradoxalement, cela provoque plutôt un sentiment profond d’empathie à l’égard de cet homme à la sensibilité aussi exacerbée que son humanisme. Il faut dire que les différentes chansons folk qui nous bercent pendant le film aident à partager le spleen de cet anti-héros particulièrement attachant.

Avec Inside Llewyn Davis, les frères Coen signent ainsi un nouveau long-métrage aussi mélancolique qu’engagé, une ode à tous ces rêveurs qui ont le courage de confronter leurs idéaux à la réalité en essayant de vivre pleinement leur existence à travers leur différence.

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