Livres

« Ivresse de la métamorphose » de Stefan Zweig

Illustration (Berthe Morisot)

Jeune femme en toilette de bal – 1879, Berthe Morisot (illustration)

De l’inachèvement d’un roman peut naître un sentiment profond de frustration. Comment ne pas regretter l’absence de conclusion d’un livre quand celui-ci est d’autant plus remarquable ? Si cela laisse au lecteur un pouvoir d’imagination plus grand qu’une fin certaine, ce qui dérange particulièrement avec le livre de Stefan Zweig c’est la raison pour laquelle l’écrivain autrichien n’a pas pu terminer son oeuvre.

Publié à titre posthume pour la première fois en 1982 (1984 pour la France), Ivresse de la métamorphose est un assemblage de plusieurs manuscrits rédigés en deux temps. D’abord, à Salzbourg au début des années 30 puis à Londres, huit ans plus tard et à la veille de la Seconde guerre mondiale, au moment où Zweig est en exil à cause de la montée du fascisme en Europe. Conscient de la dangerosité du nazisme et de son idéologie, l’écrivain autrichien perd définitivement tout espoir en 1941 avec l’entrée en guerre des États-Unis dans le conflit. Zweig qui a déjà entrepris la rédaction de ses mémoires à cette époque n’a plus l’appétence de continuer ce roman. Il le délaissera à jamais puisqu’il se suicidera un an plus tard.

Dès lors, Ivresse de la métamorphose prend une toute autre dimension. Comme une sorte de testament, Zweig décrit avec acuité et précision une Autriche de l’entre-deux guerres meurtrie et dévastée aussi bien structurellement qu’au plus profond de l’âme des êtres qui la compose à l’image de cette Christine Hoflehner, héroïne de ce roman.

À 28 ans, Christine est une modeste employée des Postes à Kleinreifling, un petit village du Land de Haute-Autriche situé à deux heures de train de Vienne. Christine a vu la Première guerre mondiale emporter son père et son frère, et s’occupe seule désormais de sa mère gravement malade. Dans cette Autriche ravagée par le conflit mondial, la grande pauvreté de la jeune femme et la condition sociale dans laquelle elle se trouve la condamnent à une vie misérable… jusqu’à l’arrivée un jour de Clara Van Boolen, une tante d’Amérique qui est parvenue à s’émanciper en se mariant avec un riche homme d’affaires. Cette dernière l’invite alors à passer deux semaines dans un hôtel luxueux des Alpes Suisses. Deux semaines qui vont métamorphoser à jamais la malheureuse Christine. Grâce à cette tante, elle découvre un monde à mille lieues du sien, un monde de douceur et d’élégance, où l’argent n’est plus un problème, où la misère n’existe pas. Mais l’ivresse ne dure qu’un temps et les vapeurs de l’enchantement de la belle société sont aussi évanescents que son enivrement, au grand dam de la jeune femme.

Vous l’aurez compris ce roman certes inachevé est bien plus qu’une simple lutte des classes. C’est un cri de révolte, empreint d’effroi et de souffrance, marqué par la cruauté de ce monde individualiste et mercantile mais un cri aussi tragique que puissant comme peut l’être la plume acérée de Stefan Zweig. Il suffit de lire les premières pages du roman, voir avec quelle précision du mot et du verbe l’écrivain autrichien nous introduit cette histoire pour prendre conscience de la petite merveille qu’est Ivresse de la métamorphose.

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