Cinéma

« La vie domestique », un film d’Isabelle Czajka

Juliette (Emmanuelle Devos) a quarante ans,  un mari, deux enfants et une belle maison avec un petit jardin dans un quartier pavillonnaire en banlieue parisienne. Un cadre idéal pour le tableau parfait de la famille heureuse et pleinement épanouie. Pourtant sous le vernis, Juliette s’effrite.  Elle ne supporte plus cette vie domestique rythmée par la routine du quotidien, les tâches ménagères, les enfants à élever, la maison à entretenir et les soirées entre voisins à préparer qui ressemblent plus, selon ses propres mots, à « des réunions de copropriétaires ».

Il suffit parfois d’un regard. Celui que pose Juliette sur son mari dans la première scène du film est assez éloquent. Elle ne le reconnaît plus, ni lui ni elle d’ailleurs. Elle, l’ancienne étudiante en littérature qui a vécu à l’étranger, réalisé une thèse et déjà enseigné, vit désormais enfermée derrière les barreaux invisibles d’une prison dorée. Entre deux ateliers qu’elle anime dans un collège et quelques articles rédigés, Juliette attend un rendez-vous important pour un poste dans une maison d’édition qui pourrait alors changer sa vie de tous les jours.

Troisième long-métrage de la réalisatrice française après L’année suivante en 2005 et D’amour et d’eau fraîche en 2010, La vie domestique est une inspiration du roman de Rachel Cusk – Arlington Park – qui tend à dresser un certain portrait de la femme dans nos sociétés occidentales modernes à travers le parcours de plusieurs d’entre elles.

A l’instar de ses précédents films, Isabelle Czajka continue ainsi son exploration anthropologique par le prisme féminin et pose le doigt là où ça fait mal : sur les vieilles blessures du passé et les anciennes cicatrices que l’on croyait définitivement refermées depuis les mouvements féministes des années 70 ; sur les us et coutumes d’une époque que l’on croyait elle aussi révolue, d’un mode de vie d’après guerre, des années 50 où le rôle de la femme se cantonnait au foyer et aux tâches ménagères, à cette vie domestique que la réalisatrice française définit comme « toutes ces petites choses du quotidien qui sont à faire et que les femmes endossent de façon insidieuse, sournoise, sans qu’on les y oblige forcément ».

Car c’est là le comble de la situation aussi cynique soit-il et que Czajka met en avant avec ce film : fruit d’une histoire conflictuelle entre la persistance d’un mode de vie traditionnel et une volonté de s’en émanciper, ces femmes ont intériorisé les normes patriarcales des générations précédentes qu’elles reproduisent inconsciemment ou mécaniquement en cherchant à mener une vie de famille par définition normale, comme tout le monde, qui facilite la socialisation, l’appartenance aux groupes sociaux et l’intégration des membres de la famille au sein de la société mais les empêche de s’épanouir sur le plan personnel et professionnel. Prises dans cet étau, face à cette dichotomie, ces femmes sont tiraillées de toute part et se retrouvent finalement très vite prisonnières de leur propre existence.

A la fin de la projection c’est un sentiment étrange d’amertume qui s’immisce dans nos esprits. Derrière certains clichés que l’on pourrait remettre en cause, on se dit que Czajka vient de réussir son pari parce que La vie domestique interroge son spectateur sur des enjeux fondamentaux et met en exergue les failles de notre société contemporaine sur la question de la condition féminine.

Partager la chronique :

Laisser un commentaire