Cinéma

« Le Joli Mai » de Chris Marker et Pierre Lhomme (1963)

Il a fait 12,5°C en moyenne ce mois de mai à Paris. Trente-six mille tonnes de fruits y ont été consommés, douze mille cinq cent tonnes de pommes de terre avalés, trente-sept millions de litres de lait bus, et quatorze personnes (dix hommes et quatre femmes) se sont suicidés. Nous sommes en 1962, quelques mois seulement après les accords d’Evian qui viennent de mettre fin officiellement à sept années de guerre entre la France et l’Algérie. L’artisan bricoleur (comme il se définissait lui-même) Chris Marker et son chef opérateur Pierre Lhomme parcourent les rues de la capitale française à la rencontre de ses habitants. Nous sommes en 1962, au mois de mai, en ce premier « printemps de paix ».

En tendant leur micro aussi bien à des hommes que des femmes toutes générations confondues, Chris Marker et Pierre Lhomme ont dressé avec Le Joli Mai un portrait rare et enrichissant de ce que pouvait être la France (et plus précisément Paris) au début des années 60.

L’obsession de la réussite

Il est intéressant de voir, plus de cinquante ans après ce film, que les préoccupations des personnes interrogées ne sont finalement pas si éloignées des nôtres aujourd’hui : la difficulté de se loger (décemment et à moindre coût), trouver un travail ou encore fonder une famille, quels que soient leur âge, leurs conditions de vie ou leur origine sociale, à l’époque comme maintenant, l’épanouissement personnel de chacun passe par une recherche presque obsessionnelle (mais illusoire ?) du bonheur.

Nous avons rencontrés des hommes libres (…) Ils n’étaient pas sans contradictions, ni même sans erreurs, mais ils avançaient avec leurs erreurs; et la vérité n’est peut-être pas le but, elle est peut-être la route

Chris Marker

Cinquante ans plus tard, après Mai 68, les chocs pétroliers ou encore la crise financière de 2008, peu de choses semblent avoir évolué à l’instar de cette solitude pesante que subissent les hommes et les femmes dans ces grandes villes, remarquablement mise en lumière et décrite par la voix de Yves Montand dans le documentaire et qui semble elle-aussi inéluctable dans nos sociétés modernes hier comme aujourd’hui (la lutte contre la solitude fût la Grande Cause nationale en 2011).

Méfiance et maturité

À travers ces différents entretiens, on remarque également la défiance déjà envers les gouvernants et le peu d’intérêt que suscitaient les questions politiques sur lesquelles insistent pourtant Marker et Lhomme. A l’exception de l’engagement d’un ancien prêtre dans le syndicalisme ouvrier, on s’aperçoit qu’elles se heurtent aux difficultés de la vie quotidienne et se dissolvent rapidement dans la routine de chacun. Et, hier comme aujourd’hui, les hommes politiques ne semblent plus pouvoir répondre à l’attente de leurs concitoyens.

La seule chose qui semble tout de même avoir changé c’est cette incroyable maturité que donnent à voir les jeunes personnes interrogées à l’image de cette gravité qui se lit sur le visage de cet immigré algérien (victime de racisme) ou s’entend dans la voix et la manière de s’exprimer de ces deux garçons (encore mineurs) commis à la Bourse de Paris.

Pendant près de deux heures et demie, caméra à l’épaule, Chris Marker et Pierre Lhomme capturent des images, des sons, des musiques, des paroles et donc des façons de vivre et de penser le monde à travers leur balade anthropologique dans les rues de Paris. Ils saisissent ainsi une certaine vision de notre pays à un moment à la fois crucial et délicat de notre histoire commune. Si l’écueil de ce genre de documentaire (le micro-trottoir et ses raccourcis idéologiques) ne peut être complètement évité, Marker et Lhomme ont réussi leur pari avec brio, eux qui voulaient justement offrir avec Le Joli Mai « un vivier aux pêcheurs de l’avenir ».

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