Cinéma

« Les gens du Monde », un film de Yves Jeuland

C’est au 80 Boulevard Auguste Blanqui dans le treizième arrondissement de Paris que le journaliste Yves Jeuland a posé sa caméra dans les locaux du Monde et de son service politique pour filmer le travail des journalistes et le quotidien d’un quotidien en ébullition au moment de la campagne présidentielle de 2012.

Quatre ans après s’être attaché dans Le Président à dresser le portrait du charismatique et feu Georges Frêche à la tête du Conseil régional du Languedoc-Roussillon, Yves Jeuland réalise avec Les gens du Monde un autre documentaire tout aussi passionnant et instructif sur la vie d’un journal en crise pour tenter de comprendre (du moins d’entrevoir le temps d’un film) comment se fabrique aujourd’hui l’information de la presse papier à l’heure des réseaux sociaux et d’un monde connecté en permanence à Internet.

En se concentrant sur le service politique d’une rédaction à un moment important de la vie démocratique de notre pays, le documentaire d’Yves Teuland montre à quel point la presse d’information censée être est la pierre angulaire du journalisme se transforme souvent en presse d’opinion où chaque journaliste, tous issus du même sérail universitaire, passe systématiquement la manière de rédiger et de construire un article à travers le prisme de son point de vue personnel donnant lieu parfois à des joutes verbales croustillantes entre les reporters. La séquence où la journaliste Florence Aubenas tente de présenter la création d’une académie socialement diversifiée au sein de la rédaction et qui reçoit les plus vives critiques des autres journalistes est révélatrice d’un système (d’un champ aurait dit Bourdieu) et d’une manière de travailler où chacun lutte contre l’autre pour affirmer le pouvoir de son statut, gagner de la reconnaissance et quelques centimètres de visibilité dans les pages du journal. C’est aussi ça le quotidien d’une rédaction.

Les gens du Monde met également en lumière l’impuissance de la presse papier aujourd’hui face aux chaines d’info comme BFMTV ou I-télé qui appauvrissent l’information avec la nécessite permanente de devoir toujours raconter quelque chose à l’antenne (même quand il ne se passe rien) pour combler le vide de l’instantanéité. Avec l’émergence des réseaux sociaux, on s’aperçoit aussi à quel point les journalistes sont en constante compétition avec celui ou celle qui tweetera l’information en premier sans pour autant nous rendre vraiment service.

Pendant un peu moins d’une heure et demie, Yves Teuland passe en revue quelques problématiques auxquelles sont confrontés un jour tous les journalistes. Des révélations des SMS privés de DSK lors de l’affaire du Carlton à la loterie des prétendants au futur poste de Premier Ministre, Les gens du Monde permet ainsi de voir et de prendre conscience que le traitement de l’information par un journal comme Le Monde est avant tout le fruit d’une « fabrication artisanale » (selon les propres mots de la journaliste Ariane Chemin) et partiale dont la portée mériterait d’être relativisée et (re)contextualisée plus souvent surtout pour un quotidien que l’on estampille encore aujourd’hui comme une référence.

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