Damián Szifron est un cinéaste qui a du flair et, le moins que l’on puisse dire, c’est que son audace lui réussit particulièrement. Invité surprise de la prestigieuse sélection officielle du 67ème Festival de Cannes au mois de mai dernier, le réalisateur et scénariste argentin sera présent au Dolby Theatre à Los Angeles lors de la prochaine cérémonie des Oscars pour représenter son pays dans la catégorie du Meilleur film étranger de l’année. Une nomination méritée mais face à de sérieux concurrents comme Ida du polonais Pawel Pawlikowski, Timbuktu du mauritanien Abderrahmane Sissako ou encore Leviathan du russe Andreï Zviaguintsev, la compétition promet d’être relevée. Gageons au moins qu’elle ne soit pas aussi violente que dans Les nouveaux sauvages !

Dans une société contemporaine où le stress règne de façon quasi-permanente et la compétition prime entre les individus, cette violence est la conséquence logique de nombreuses petites frustrations et injustices auxquelles nous sommes confrontés au quotidien et avec lesquelles nous avons appris à composer pour pouvoir vivre ensemble, avec les autres. Mais face à une jalousie amoureuse, une colère froidement nourrie depuis de longues années ou un drame terrible qui nous tombe sur les bras, certains finissent par exploser. Ils ne supportent plus la pression sociale et les règles qu’elle leur impose. La frontière entre la civilisation et la barbarie ne tient alors plus qu’à un fil. Les instincts les plus vils et naturels de l’espèce humaine refont surface et font voler en éclats le vernis de la bienséance, de la civilité et des bonnes manières.

Au cinéma, cela donne Les nouveaux sauvages, troisième long-métrage de Damián Szifron dix ans après Tiempo de valientes en 2005. Structuré en six sketchs (et un prologue caustique en guise d’introduction), le film est un petit bijou d’humour noir, sarcastique et cynique, cruel et violent à l’image de ces personnages, sauvages contemporains auxquels chacun d’entre nous pourrait s’identifier aisément et qui ont littéralement pété les plombs. Dès lors, quand la nature reprend ses droits et que ces nouveaux sauvages sont délestés de toute contrainte ou convention sociale, la violence qu’ils expriment agit sur eux comme une véritable catharsis et les rend à partir de ce moment-là (paradoxalement) plus humain que jamais. Deux heures non pas pour se réconcilier avec les autres mais pour rire et se moquer des faux semblants, de l’arbitraire et de tout ce qu’il y a de plus détestable dans notre société.

A travers des situations plus ubuesques les unes des autres, Damián Szifron dresse ici un portrait sombre et corrosif de notre époque où les cons sont légions, les vautours à l’affût toujours prêts à saisir leur proie et les pauvres les éternels victimes de ceux qui possèdent déjà tout. C’est un poil misanthrope mais ô combien jubilatoire pour les cruels spectateurs que nous sommes.

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