Livres

« Libre, seul et assoupi » de Romain Monnery

À 25 ans, titulaire d’un Bac +5, « Machin » (si peu considéré que personne ne se souvient de son prénom) suscite l’exaspération de ses proches et de son entourage parce qu’il n’a qu’une seule envie : ne rien faire, si ce n’est lézarder tranquillement sur un lit ou un canapé.

Lassés de le voir végéter dans sa chambre, ses parents le mettent au pied du mur en le jetant à la porte. Fini les heures glorieuses et les jours heureux à se prélasser, le jeune homme quitte le domicile familial de Lyon et rejoint une ancienne camarade d’université à Paris pour squatter chez elle quelque temps. Là-bas, il trouve Bruno, un compagnon d’infortune et colocataire de son amie parisienne.

J’étais un enfant de la génération précaire et, très vite, je compris que viser un emploi dès la sortie de ma scolarité revenait à sauter sans parachute […] C’était brûler les étapes. Jeune diplômé, comme on en trouvait des milliers sur le marché, j’étais de ceux à qui les entreprises disaient « sois stage et tais-toi »

Ce stage, Machin va le dégoter dans une chaîne de télévision où non seulement il se fera exploiter à longueur de journée mais surtout harceler par un patron véreux qui ne désire qu’une chose : lui proposer une promotion canapé. Machin décide alors de fuir cette entreprise et quand la colocation éclate il se retrouve à devoir affronter cette vie d’adulte qu’il déteste tant, faite de dur labeur et d’insupportables responsabilités.

Premier roman de Romain Monnery, « Libre, seul et assoupi » est une petite surprise littéraire aussi exaltante que… déprimante ! Car, si en dessinant le portrait de la jeunesse actuelle et son inévitable précarité, Monnery fait un joli pied-de-nez à notre société stakhanoviste en proposant un remède intellectuellement stimulant à la place (trop) importante que nous accordons au travail, il dépeint aussi avec brio et acuité notre renoncement et notre individualisme latent qui pousse chacun de nous à se laisser de plus en plus exploiter, sans même penser à se défendre, pour espérer se faire une place au soleil mais ne récolter finalement que les miettes du banquet libéral auquel nous croyons être conviés.

Il n’est pas le premier à le faire (on pense évidemment à Paul Lafargue et son essai sur le droit à la paresse publié en… 1880 !) mais cet éloge de l’oisiveté ne semble trouver que peu d’écho encore dans la société civile d’aujourd’hui. Dès lors, « Libre, seul et assoupi » se mue en un terrible cri de désespoir, comme si cent trente ans après Lafargue, ralentir le rythme, diminuer nos activités ou changer notre manière de vivre n’était finalement qu’une douce utopie et que nous devions notre résignation au fait de devoir composer avant tout avec le réel, quitte à renoncer à ses propres valeurs, pire à renier ce que nous sommes fondamentalement.

Partager la chronique

Laisser un commentaire