Cinéma

« Quand on a 17 ans », un film d’André Téchiné

C’est bien connu, « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans » sauf dans le dernier film d’André Téchiné où l’on se prend très au sérieux quand on a 17 ans. À cet âge, Tom et Damien ont beau fréquenter le même lycée, tout les oppose : Tom, l’adolescent sauvage, métis, enfant adopté qui vit dans la montagne et doit parcourir une heure de marche dans la neige chaque matin pour se rendre à l’école. Damien, l’adolescent blanc, petit-bourgeois, enfant gâté et fils à maman qui frime en déclamant du Rimbaud. La violence sociale est partout, elle ne frappe pas seulement les deux jeunes gens de manière symbolique, elle est aussi physique. Chaque fois qu’ils se croisent, Tom et Damien ne se supportent pas au point d’en venir aux mains.

Quand on apprend qu’André Téchiné avait envisagé d’adapter au cinéma le roman d’Édouard Louis – En finir avec Eddy Bellegueule – on comprend mieux la trame scénaristique du film. Co-écrit avec Céline Sciamma, le long-métrage y adopte quelques unes de ses composantes : le harcèlement, les désirs troubles, les bagarres entre lycéens ou encore la violence de classe. Ce corps à corps a d’ailleurs été le point de départ du scénario : l’idée était « d’écrire un film le plus physique possible, où chaque scène soit un moment d’action ; où les personnages soient constamment aux aguets et réagissent sans comprendre ce qui leur arrive et comment y répondre, ni surtout comment le verbaliser. Il était impensable que Tom et Damien expriment leurs émotions comme le feraient des adultes » précise la réalisatrice française.

Pendant un peu moins de deux heures le spectateur suit ainsi une relation quasi triangulaire entre ces deux adolescents et la mère de Damien, interprétée par Sandrine Kimberlain, pivot essentiel pour aider les deux garçons à cesser leur rixe permanente et à se rapprocher au fil des trois semestres de l’année scolaire. Car le sujet central du film n’est pas tant la violence sinon la naissance du désir amoureux refoulé par les deux ados. C’est dans une scène presque mystique (et sublime) où Tom plonge dans un lac d’eau glacée que le choc érotique qu’elle provoque sur Damien lui fait éclater son attirance au grand jour.

Le choix de prendre de jeunes comédiens peu expérimentés pour ce genre de films peut paraître audacieux mais le résultat est convaincant. La maturité de Corentin Fila et la vivacité de Kacey Mottet-Klein leur permettent d’incarner avec fougue et authenticité ces deux adolescents en proie à leurs désirs. Une double performance réussie même si parfois la réalité rattrape la fiction et complique le tournage comme l’explique André Téchiné : « Kacey a très mal vécu la première partie du film. Il était très travaillé par l’homosexualité de son personnage. Je devais constamment le ramener vers les situations et les sentiments qu’il avait à jouer. Je lui répétais : « L’homosexualité, ça ne se joue pas. Concentre-toi sur l’instant de la prise ; ne te soucie pas de l’homosexualité. Personne n’est capable de jouer un homo ou un hétéro ; ce sont des entités qui ne correspondent à rien. » Un jour, cela se passait bien et le lendemain, ses questions revenaient, alimentées par le regard des autres, les figurants au lycée qui lui disaient : « Alors, il paraît que c’est une histoire de pédés ? » Et il fallait à nouveau faire une petite réparation».

Comme dans la plupart des films de Téchiné et de Sciamma, l’homosexualité est toujours traitée avec une grande délicatesse malgré ici la violence qui habite le film. C’est, avec l’adolescence, un thème de prédilection de leur filmographie respective : on se souvient par exemple de la pertinence des Roseaux sauvages en 1994, de Naissance des pieuvres en 2007 ou encore de Tomboy en 2011.

Dans Quand on a 17 ans, la justesse du propos est d’ailleurs particulièrement vive car le regard n’est plus porté sur les conséquences extérieures et sociales de l’homosexualité mais sur les questionnements intérieurs et personnels liés à l’orientation sexuelle de chacun. Preuve que finalement si le regard de la société a favorablement évolué sur le sujet, l’acceptation de soi en tant que personne homosexuelle n’est pas encore une chose acquise. Elle reste toujours un processus long et difficile pour la personne concernée, même à notre époque, pour les jeunes générations. Il devient alors nécessaire pour le cinéma de s’y en intéresser pour continuer d’éveiller les consciences et promouvoir la tolérance. En ce sens, le film de Téchiné vient parfaitement remplir sa mission.

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