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« Une éducation libertine » de Jean-Baptiste Del Amo

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La première phrase d’un roman est essentielle. Par sa forme, son style ou son genre, elle doit interpeller, susciter la curiosité pour donner envie au lecteur de continuer ce qu’il vient de commencer.

Avec son « Paris, nombril crasseux et puant de France », Jean-Baptiste Del Amo réussit l’exercice de style avec brio. Le ton est donné ; il en sera ainsi tout au long du livre. Il faudra parfois avoir le cœur bien accroché pour supporter la précision descriptive de certaines situations ou des plus bas instincts que l’espèce humaine puisse connaître.

Dans le Paris du XVIIIe siècle, ville insalubre rendue fétide et nauséabonde par l’activité humaine, Une éducation libertine raconte l’ascension sociale d’un garçon âgé de dix-neuf ans. Gaspard a quitté sa ville natale de Quimper et la ferme familiale pour rejoindre l’agitation parisienne et son célèbre fleuve qui exerce sur le jeune homme une attraction particulière. Au fil des évènements et au gré du hasard, Gaspard fait un jour la rencontre du comte Étienne de V., un aristocrate libertin qui est parvenu à s’émanciper des conventions sociales de sa classe pour vivre selon ses propres préceptes. A l’instar de la Seine, Gaspard est fasciné par ce comte et souhaite que ce dernier l’aide à devenir comme lui, un vrai libertin.

Extrait

« C’est un homme sans vertu, sans conscience. Un libertin, un impie. Il se moque de tout, n’a que faire des conventions, rit de la morale. Ses mœurs sont, dit-on, tout à fait inconvenantes, ses habitudes frivoles, ses inclinations pour les plaisirs n’ont pas de limites. Il convoite les deux sexes. On ne compte plus les mariages détruits par sa faute, pour le simple jeu de la séduction, l’excitation de la victoire. Il est impudique et grivois, vagabond et paillard. Sa réputation le précède. Les mères mettent en garde leurs filles, de peur qu’il ne les dévoie. Il est arrivé, on le soupçonne, que des dames se tuent pour lui. Après les avoir menées aux extases de l’amour, il les méprise soudain car seule la volupté l’attise. On chuchote qu’il aurait perverti des religieuses et précipité bien d’autres dames dans les ordres. Il détournerait les hommes de leurs épouses, même ceux qui jurent de n’être pas sensibles à ces plaisirs-là. Oh, je vous le dis, il faut s’en méfier comme du vice. »

Prix Goncourt du premier roman en 2009, Une éducation libertine est un livre qui captive notre attention dès lors que le personnage principal s’installe dans la capitale. Si les premières pages peuvent rebuter les plus septiques, la suite du roman tient son lecteur en haleine de par son style et sa narration, à la fois fluide et concise. C’est là toute la force de ce premier roman : il est difficile de s’arrêter entre deux chapitres et de refermer le livre. On suit avec délectation, envie et empathie, l’ascension difficile et tortueuse du jeune Gaspard dans ses pérégrinations parisiennes pour sortir de sa condition sociale d’origine.

A mi-chemin entre Süskind, Zola ou Sade (les références littéraires de Del Amo), Une éducation libertine est une quête initiatique et introspective originale qui redonne au mot « libertin » tout son sens originel, celui d’un libre penseur qui parvient à s’affranchir de toute morale, qu’elle soit religieuse, sociale ou humaine.

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